Fanny, du rêve au cauchemar

Pour ce témoignage, nous souhaitons remercier “Solidarités Nouvelles face au Chômage”. Cette association, qui lutte contre la précarité, nous a mis en relation avec une ancienne adhérente, Fanny. Nous recherchions alors une personne ayant vécu une longue période de chômage. C’est bien le cas de Fanny, mais elle nous dévoile une partie de son histoire que nous ne soupçonnions pas. Celle d’une jeune femme, qui, lors de sa première expérience professionnelle a subi le harcèlement de sa supérieure. En effet, elle a eu la malchance de se trouver sur le chemin de Christine, qui n’a cessé de la persécuter.

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En 2010, Fanny obtient un master en Économie. Elle n’a alors qu’un rêve : intégrer un grand institut public français. Pour ce faire, elle doit passer un concours. « Je suis arrivée première sur la liste complémentaire. J’ai été repêchée par un service qui avait besoin d’une personne. J’ai commencé à être fonctionnaire stagiaire en 2011. C’était un poste administratif. En gros, j’allais être la boniche des chercheurs pendant un an. Je devais en passer par là pour être titularisée. Je le savais et ça m’allait très bien. »

Fanny a deux supérieurs, un directeur administratif et un directeur scientifique, mais ce sont les deux femmes avec lesquelles elle travaille directement qui l’ont recrutée. Nous les appellerons Christine et Joëlle.

« J’ai pris conscience au fur et à mesure que l’ensemble du service avait peur d’elle. »

« Pendant le premier mois, nous avions une bonne collaboration. Au bout d’un moment, elles commençaient à m’étouffer. Je devais prendre le café avec elles tous les matins, cela pouvait durer une heure et, moi, j’avais autre chose à faire. Après un mois, j’ai arrêté de prendre le café avec elles. Rapidement, j’ai été convoquée par le responsable administratif. Il voulait savoir pourquoi j’avais arrêté. À partir de là, mes relations avec Christine et Joëlle ont commencé à se détériorer. Un deuxième événement, presque concomitant, m’a desservie. Je devais présenter un tableau à la présidente. Christine et Joëlle étaient en congé cette semaine-là. Je me suis permise d’envoyer ce tableau directement. En revenant, elles me sont tombées dessus. Le directeur administratif aussi. C’est là que je me suis rendu compte qu’il était sous la coupe de Christine. »

« Christine était proche de la retraite lorsque je suis arrivée. Elle a démarré, il y a des années, à un poste de catégorie C. Elle n’avait pas le bac et a fini sa carrière avec un grade de catégorie A sans jamais passer de concours ; ce qui veut dire qu’elle a été promue sans passer d’examen professionnel ni concours interne, qui sont des étapes quasi obligatoires pour évoluer dans la fonction publique. C’est une femme qui sait se rendre agréable avec les puissants. Elle faisait tout pour être indispensable vis-à-vis des chercheurs et de la hiérarchie. En revanche, elle se positionnait comme une supérieure avec les autres. Elle adorait répandre des fausses rumeurs. Par exemple, elle disait à tout le monde que le directeur était incompétent. Elle laissait aussi entendre qu’il était homosexuel. J’ai pris conscience au fur et à mesure que l’ensemble du service avait peur d’elle. D’ailleurs, lorsque je suis arrivée, les autres se méfiaient de moi : du fait qu’elle m’avait recrutée, ils supposaient que j’étais son alliée. »

« Vous dites avoir un poste de catégorie B, mais apparemment vous n’arrivez pas à le tenir. »

Deux mois après, la relation entre Fanny et Christine est tendue. Lors de son premier rendez-vous avec la responsable des ressources humaines, elle s’attache cependant à ne pas évoquer cette situation et préfère rester centrée sur son activité. « Je lui ai dit que le poste n’était pas assez exigeant pour moi. C’était un poste de catégorie B, voire C, mais certainement pas de catégorie A. Je ne faisais qu’appliquer des procédures. Suite à ce rendez-vous, le responsable administratif m’a convoquée et m’a répété mot pour mot ce que j’avais confié à la RH. “Vous dites avoir un poste de catégorie B, mais apparemment, vous n’arrivez pas à le tenir.” Je n’ai jamais su comment ces notes lui étaient arrivées mais elle n’aurait jamais du sortir de mon échange avec la RH.»

« Je me sens comme une merde. »

Mais pourquoi cette malveillance ? À cause de ses absences aux pauses café et d’un mail adressé directement à la présidente sans que Christine l’ait relu ? « Elle m’a recrutée parce que j’avais dit que c’était mon rêve de travailler dans cet institut. Elle s’est dit que, puisqu’elle réalisait mon rêve, je lui serais toute dévouée. Le fait de montrer des signes d’indépendance lui a déplu. À partir de là, elle et Joëlle se sont retournées contre moi. Elles voulaient m’enfoncer. »

Deux mois et demi après son arrivée, Fanny a le moral au plus bas. « Je me sens comme une merde. Je me dis que je suis vraiment une fille incompétente. Je n’arrive même pas à tenir un poste de catégorie C ! Par petites touches, dès qu’elles en ont l’occasion, Christine et Joëlle me montrent que je fais n’importe quoi. Le directeur administratif est fort pour ça aussi. » Au fil des semaines, la situation empire. « Quand je suis là-bas, j’étouffe. Je m’enferme parfois pendant une heure dans mon bureau ou je vais me cacher aux toilettes. Elles me cherchent tout le temps et ne me lâchent jamais. Je dois faire relire tous les mails que j’envoie. Elles trouvent toujours quelque chose à redire. C’est vraiment dur. »

Après quatre mois, Fanny est à bout. Pour tenir, elle se voit prescrire régulièrement des congés maladie. « Par trois fois, je suis en arrêt de travail. Je n’en peux plus. C’est ça ou je me tue. Franchement, à certains moments, j’étais proche du suicide. » Sa famille ne comprend pas, son frère en particulier : « De quoi tu te plains ? Tu as un travail, tu fais ce qu’on te dit, tu touches ton salaire et une fois chez toi tu penses à autre chose.»

Décidée à rester malgré tout, elle insiste pour changer de service. Le directeur administratif l’envoie passer des simulacres d’entretien dans d’autres bureaux. Elle s’en rend compte « Les entretiens se passent bien, mais je m’aperçois qu’il n’y a pas de poste à pourvoir. » Son supérieur souhaite en fait qu’elle s’en aille : « Pensez à votre carrière, partez ! » Mais Fanny s’accroche, elle ne partira pas d’elle-même.

« C’était mon rêve de travailler làbas. J’ai un énorme sentiment d’échec. »

Après sept mois, on crée un poste pour elle. « On me met dans le bureau tout au bout du couloir et on me demande de réaliser une étude interdisciplinaire. C’est une mise au placard, mais je suis enfin tranquille ! » C’est ainsi qu’elle termine son stage. Jusqu’au bout, elle est maintenue dans le flou concernant la suite. Elle sait que, dans 90 % des cas, les fonctionnaires stagiaires sont titularisés. Les 10% restant suivent la plupart du temps une année supplémentaire de stage. « Je voulais continuer mais dans un autre service. » Elle sait également que son directeur veut son départ… du service ou de l’institut ?

La réponse arrive une semaine avant la fin de son contrat : « Je reçois une convocation à un entretien bilan. On m’y explique que je suis virée. Je dois prendre sur moi pour ne pas pleurer devant eux. A l’intérieur, je ressens un profond désarroi, je ne peux plus me battre et, de toute façon, à ce moment-là, je suis contente que ça s’arrête. Je vais recevoir des indemnités chômage et prendre le temps de trouver autre chose. Après mon départ, je ressens un fort contrecoup. Je suis très mal. C’était mon rêve de travailler là-bas. J’ai un énorme sentiment d’échec ».

C’était il y a six ans, nous vous raconterons la suite dans un autre portrait. Cette mauvaise première expérience la marquera longtemps. Aujourd’hui, Fanny en a fait une richesse, et elle se propose de la mettre à votre disposition.

Harcèlement au travail : Les portraits

2019-05-23T13:14:58+01:00
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