Abandon parental : Pascale, 36 ans plus tard

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Pascale a entendu parler de nous par une amie. Elle nous appelle, nous propose son aide mais son histoire ne correspond pas à nos prochaines thématique. Nous lui demandons le temps de la réflexion. Quelques semaines plus tard, nous rappelons. Son témoignage nous intéresse et nous pensons qu’elle peut aider. Avec recul et précision, elle nous livre alors le récit d’une vie pleine qui l’a vue devenir mère et réaliser une belle carrière professionnelle. Pourtant, alors qu’elle n’avait pas encore 20 ans, Pascale s’est retrouvée seule face au monde. La raison ? Un double abandon parental : Celui de son père d’abord, disparu à cause d’un cancer foudroyant et celui de sa mère ensuite, coupable de s’être retirée en couvent quelques mois plus tard. Pascale nous parle des longues années qui lui a fallu pour se relever de ce traumatisme.

Format écrit

Enfance & manipulation

 » Je m’appelle Pascale, je viens d’avoir 65 ans, je suis née et j’ai vécu à Paris pendant 40 ans avant de partir habiter à Nantes. Je viens d’une famille plutôt bourgeoise. Mon père était cadre moyen dans un compagnie d’assurances et ma mère travaillait par moment en faisant du secrétariat. J’ai reçu une éducation catholique. J’étais dans une école privée à Paris, puis je suis allée dans un lycée plutôt chic du 7ème arrondissement. Ma mère tenait absolument à ce que je reçoive une éducation religieuse. Il fallait que le lycée corresponde à ses valeurs et celles de son milieu social. Selon ma mère les autres n’étaient pas assez bien pour nous donc je ne pouvais jamais jouer avec les autres enfants. Il fallait toujours bien se tenir, ne pas bouger, être habillé en bleu marine et blanc. Pour elle, on ne venait pas du même milieu que les autres alors il fallait se démarquer. Ma mère n’était pas comme les autres. Je m’en suis rendue compte dès l’enfance même si on ne perçoit pas toujours tout à ce moment-là. Elle était souvent excessive, elle avait un côté très rigide sans être cadrante pour autant.

Elle pouvait être très excitée ou impulsive. Parfois, on partait en week end le vendredi soir, sur un coup de tête, ça c’était cool. D’autres fois, elle pouvait s’énerver pour rien. Ma mère a eu quelques aventures aussi, avec d’autres hommes. Elle n’a jamais vécu avec un autre que mon père cela dit. Elle m’impliquait. J’étais au courant. Comme il aurait été suspect qu’elle parte seule en week-end, elle m’emmenait avec elle. En fait, elle allait retrouver son amant. J’en étais le témoin, parfois ils s’embrassaient devant moi. J’étais gênée mais partagée parce que c’était agréable de la voir heureuse. C’était rare. Je le prenais aussi comme une chance d’être sa complice puisque je devais garder le secret vis à vis de mon père. Elle était très manipulatrice. Elle me faisait faire plein de chose pour elle. Elle me demandait par exemple d’aller porter des lettres le soir à son amant. Je devais traverser tout Paris. J’avais honte mais en même temps j’étais obligée de le lui obéir. Elle exerçait aussi son influence sur mon grand frère et mon père. Elle était instable. Plusieurs fois elle m’a dit qu’elle allait partir dans un couvent. Surtout, pendant mon enfance, elle a fait plusieurs tentatives de suicide. Je trouvais ça désespérant. J’avais peur qu’elle meure. Je ne comprenais pas très bien ce qui se passait mais je voyais bien que c’était le bazar dans la famille. 

Dans cet univers, où mon père intervenait peu, je suis devenue une adolescente complètement à l’ouest. J’avais des amis qui me ressemblaient et un petit copain, avec lequel je suis restée plusieurs années. On a vécu une belle histoire. Il me faisait du bien. Je vivais dans une sorte de paradis artificiel. Dans un monde un peu onirique, j’étais rêveuse et poète. Je fumais pas mal. Je faisais tout pour échapper à la réalité. Je lisais beaucoup. Ce qui me permettait de m’évader. J’ai découvert, dans un livre comme vipère au poing par exemple, que des gens avaient vécu le même enfer que le mien. La littérature était pour moi une porte ouverte sur un autre monde. Et puis un jour, alors que j’avais 17 ans, ma mère m’a emmenée aux Galeries Lafayette, elle m’a acheté un vêtement. Un beau vêtement. Sur le chemin du retour, elle m’a dit qu’en rentrant mon père ne serait plus à la maison. Plus tôt dans la journée, ma mère avait mis toutes ses affaires sur le palier. Il avait dû partir sans même entrer dans la maison. Il est retourné chez sa mère quelques jours puis est parti vivre à Château Thierry. Ce vêtement qu’elle m’a offert ce jour-là est devenu pour moi le symbole même de leur séparation. L’événement qui a tout précipité. 

Départ silencieux 

C’est sûr que cette séparation n’a pas été bien faite mais elle était logique. Je voyais bien que ma mère n’était pas heureuse dans son couple. La mauvaise ambiance régnait à la maison. Je ne voyais pas d’amour, de tendresse ou de complicité entre mes parents. Le départ de mon père m’a quand même beaucoup affectéE. Le jour de l’obtention de mon bac, j’ai appelé ma mère pour lui annoncer la bonne nouvelle et lui demander si je pouvais aller boire un verre avec des copains pour fêter ça. Elle m’a dit “non” et m’a ordonné de rentrer immédiatement. J’ai refusé. J’en avais marre, toute l’année elle m’avait emmerdé pour que je travaille dans un contexte très compliqué pour moi. Contexte dont elle était responsable. Je suis allée me réfugier chez mon petit ami pendant 2 jours. Elle m’a faite chercher par la police. J’ai atterri au commissariat du 17ème. Lorsqu’elle est venue me chercher, elle m’a vue, elle a voulu me gifler mais les policiers l’en ont empêché. Une fois à la maison, elle a fait exactement comme avec mon père. Elle a mis mes affaires sur lE palier et a appelé mon père pour qu’il vienne me chercher. Je suis allée vivre chez lui à Château Thierry. 

Quelques mois plus tard, en septembre 1971, je suis rentrée à la fac. Mon père m’a loué une chambre de bonne du côté de Jussieu dans le XIIIème. Peu de temps après, lors d’un week-end à Fontainebleau mon père a fait une chute et s’est cassé une jambe. Et là tout est allé extrêmement vite. Il ne s’est jamais remis de cette chute. A l’hôpital, on lui a détecté un cancer à un stade très avancé. Il est décédé le 14 janvier 1972. Il avait à peine 50 ans. Je n’avais pas encore 20 ans. J’ai longtemps magnifié l’image de mon père du fait qu’il soit mort quand j’étais très jeune. Je n’ai jamais eu l’occasion d’avoir une conversation d’adulte avec lui. C’était un homme discret. Il travaillait dur, partait tôt et rentrait tard, je le voyais très peu. Aujourd’hui je le vois comme une fuite de sa part. Il ne m’a pas protégée de ma mère, il n’a pas eu le rôle d’un homme dans une maison. J’ai appris depuis par d’autres membres de la famille qu’il avait toujours été très amoureux de ma mère. Mon père était finalement la personne dont je me sentais le plus proche. Je pouvais aller chez lui avec des amis ce que j’avais interdiction de faire avec ma mère. C’était un homme plutôt apprécié de son entourage. Sa mort a laissé un grand vide relationnel et a ouvert pour moi une longue période de chaos. Mais je n’étais au bout de mes peines. Quelques mois après le décès de mon père, ma mère nous a prévenu de son départ pour l’établissement de la Grâce Dieu. Un couvent cistercien où règnait la loi du silence, où les visites n’étaient autorisées qu’à l’occasion des fêtes de Noël. Soudain, je me suis retrouvée seule. Je n’avais jamais vécu seule, je n’avais jamais eu à payer de loyer, on ne m’avait pas éduqué sur la façon de gérer un budget.

Je n’ai jamais compris la décision de ma mère de partir pour le couvent, certes elle était catholique mais elle n’avait jamais été pratiquante à ce point. Exceptionnellement, nous avons eu le droit d’aller la voir. Ca a été extrêmement dur, elle était vêtue comme une sœur, je découvre ses cheveux blancs, coupés courts. Elle était totalement différente. C’était violent comme image. Elle m’a expliqué que je n’allais pas poursuivre mes études parce que de toute façon je ne pouvais rien faire de bien. C’était dur. 

En parler c’est déjà se libérer

Je l’ai compris plus tard mais finalement l’éducation que j’avais eu et le milieu scolaire dans lequel j’avais évolué m’ont donné des bases pour ne pas tout lâcher après le départ de ma mère. A 20 ans, je dois me débrouiller, j’arrête la fac et je trouve un travail dans une compagnie aérienne. J’étais agent de réservation. Je découvre un univers, je ne travaille qu’avec des gens de mon âge.Il y en a que je vois encore aujourd’hui. Je m’amuse bien, je sors avec eux le soir. C’est le travail qui me fait tenir. En dehors je suis dans un autre monde. J’ai de nouveau constitué un paradis artificiel. Différent de celui de mon enfance mais le procédé est un peu le même. Je mène une vie dissolue, je sors avec beaucoup d’hommes, parfois 2 en même temps. Je fais n’importe quoi, je fume beaucoup. C’est l’air du temps aussi, les années 70 où il y a une certaine liberté sexuelle. Je crois que je reproduis le modèle maternel. Souvent, je me vois me comporter comme elle. Je suis moi aussi dans la séduction. Je mélange tout.  j’ai l’impression que quand je rencontre un garçon et qu’il m’embrasse c’est qu’il m’aime. J’ai des angoisses dont je ne parle pas. Je suis trop gênée pour le faire. Il y a une chose qui m’aide à tenir : mon travail. 

Cette vie dure une dizaine d’année. Professionnellement je stagne longtemps. Finalement je candidate pour un poste au marketing. A ma surprise, je suis retenue. C’est là que ma vie professionnelle change. Je commence à utiliser mes capacités. Forcément, c’est mieux de faire un travail intéressant. Je fais de la rédaction, je lis la presse professionnelle, je fais une revue de presse mensuelle. Rien à voir avec mon précédent poste mais je me plais beaucoup. Mon rapport au travail change petit à petit, j’y prends goût, je fais des déplacements en Afrique, on me donne de la liberté et des responsabilités. C’est le travail qui me donne un cadre et me permet de garder la tête hors de l’eau. 

Parce que par ailleurs ma vie affective c’est le chaos total. Mes relations ne dépassent pas deux ans, je ne me sens pas capable de créer un couple et d’avoir un enfant, ça ne me paraît pas possible. En 84, j’ai 30 ans, je vis une relation assez toxique avec un homme. Une amie me conseille une psy. J’entame alors un travail thérapeuthique qui s’arrêtera à la naissance de mon fils en 1992. Au début, rien que le mot « couvent » me terrorise. Pendant toutes ces années, je refuse de parler du départ de ma mère. Je peux dire que mon père est décédé mais ma mère je ne peux pas en parler. Je me souviens d’une fois au travail où un des directeurs raconte que sa tante est partie au couvent. Ca me bouleverse. Je pars me réfugier aux toilettes pour pleurer. Pendant 8 ans, avec ma psy, j’apprends à verbaliser ce qui est arrivé, à parler de mes parents.

Peu après le début de la thérapie, en 87 je rencontre un homme. Un nouveau souffle d’air entre dans ma vie. Je me sens devenir une autre personne. Les premiers effets de la psychanalyse se font ressentir, je commence à prendre ma vie en main. Il travaille, lui aussi, au sein de la compagnie aérienne. Un jour, on se trouve dans un vol commun pour Francfort, on discute pas mal dans l’avion, on s’entend bien. Petit à petit notre relation devient plus intime et un an après notre rencontre, on s’installe ensemble. 

Il me fait découvrir de nouvelles facettes de moi, il admire certains aspects de ma personnalité. C’est tout nouveau pour moi parce que c’est une reconnaissance que je n’avais jamais connue jusque là et… c’est très agréable. Avec lui, je me rends compte que je peux intéresser quelqu’un. Tout simplement. Je découvre aussi que c’est quelqu’un qui peut m’offrir de la sécurité. Il me rassure. Je n’avais encore jamais éprouvé ce sentiment ni dans ma vie familiale ni dans ma vie amoureuse. 

J’aurais pu ne pas avoir d’enfant à cause de mon histoire mais finalement, grâce à cette rencontre, j’ai réussi. C’était un rêve pour moi. Mon ex mari a toujours été correct avec moi, même lors de notre séparation qui a eu lieu après dix ans de relation. Il a eu deux autres enfants d’un autre union. J’ai toujours voulu encourager le lien familial. Je partais avec mon fils et ses enfants pour entretenir l’esprit de famille. J’ai été assez critiquée de faire ça mais j’en suis fière. J’ai passé de supers moments avec eux. J’ai vécu dans une famille tellement écartelée, je ne voulais surtout pas que la vie de mon fils soit faite de tension entre sa mère, son père, ses frères. Pour moi c’était super important que mon fils ait une fratrie. Depuis 25 ans, j’ai coupé les ponts avec mon grand frère. On s’est vu régulièrement et à un moment on n’a plus réussi à s’entendre. Mon frère a reproduit certains comportements de ma mère et elle pouvait être violente avec lui. Il a eu une vie affective très compliquée. Je ne lui en veux pas. Ca a été dur pour nous de nous construire une vie équilibrée en l’absence de modèle. 

Procès de famille

Depuis notre entrevue au couvent en 72, j’ai revu ma mère deux ou trois fois pas plus. Elle m’écrivait de temps en temps mais ses lettres étaient toujours pleines de reproches. Les rares choses qu’elle savait sur ma vie étaient matières à reproche. En 2002, j’ai obtenu mon master 2 en stratégie et ingénierie de formation. J’ai écrit à ma mère pour lui annoncer que, contrairement à ce qu’elle pensait j’avais finalement réussi à faire des études. Elle avait quitté la grâce dieu quelques années auparavant pour s’installer à Paris. J’ai décidé de la revoir. Je me sentais prête, j’avais muri, je vivais désormais dans la réalité. Je ne peux pas dire que j’avais plaisir à la voir. J’appréhendais de ne pas le reconnaître. J’ai retrouvé une femme de 84 ans qui avait toujours beaucoup d’énergie. Je lui ai parlé de ma nouvelle vie à Nantes, de mon fils. Je lui ai dit que je ne voyais plus mon frère. Elle m’a proposé de me donner de l’argent pour que je dise à mon frère de la revoir, parce que lui aussi avait coupé tout contact. C’était toujours la même. J’ai refusé catégoriquement, ce que je n’aurais pas osé faire plus jeune. Finalement, ça m’a fait du bien de la revoir, ça m’a permis de faire mon deuil de cette relation qui, en fait, était morte depuis longtemps. Après, ça je l’ai revu très peu, elle a vu mon fils une seule fois. En 2012, ma mère est retrouvée chez elle. Elle était tombée quelques jours plus tôt. Je suis allé la voir à l’hôpital. Le médecin pensait qu’elle ne lui restait plus longtemps à vivre. Elle a vécu 4 ans en fait et moi en tant que fille j’avais l’obligation légale de prendre ne charge ses soins. En parallèle, j’avais repris à nantes une psychanalyse et je n’étais pas encore prête à assumer émotionnellement et matériellement l’accident de ma mère.  J’ai donc décidé de ne pas assumer mon obligation alimentaire à son égard. J’ai dû prendre un avocat aux affaires familiales. 

Le procès a été très rapide. J’avais préparé un beau dossier avec mon avocat, je devais prouver mon histoire et heureusement j’avais gardé beaucoup de lettres qui parlaient de sa violence. Pendant le procès j’ai eu beaucoup de mal à contenir mes émotions. J’entendais mon histoire dite et résumée par quelqu’un d’autre. J’écoutais et je pleurais en silence. C’était super dur. Je me rendais compte en voyant les réactions que tout le monde était mal à l’aise face à mon histoire. Le jugement a été rendu en ma faveur, j’ai été reconnue comme victime de cette femme du fait que je n’avais pas été protégée dans mon enfance. C’était la fin de quelque chose pour moi. « 

Abandon Parental : Les portraits

2019-07-15T10:31:53+01:00
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