La naissance de Julien

Nous découvrons d’abord Julien grâce à un témoignage sur internet. Un condensé de quelques lignes dans lequel il relate : sa chute, sa convalescence et sa renaissance. Sans jamais sombrer dans le pathétique il est capable de décrire avec précision le mal qui a trouvé en lui un terrain propice : le burn out. Une expérience douloureuse mais libératrice. A 38 ans alors que s’éteint le bourreau de travail, Julien voit le jour. Un véritable parcours de résilience.

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Julien poursuit une carrière brillante. Cadre au sein du service financier d’une banque, il est intégré aux équipes de reporting et veille au respect des réglementations européennes. Légitimé par son travail de qualité et son ancienneté, Julien endosse le rôle de coordinateur. Au regard de ses collègues il est “l’archétype du mec qui gère tout très bien.”  D’ailleurs cette mission lui tient à cœur. Issu d’une famille de “bosseurs” il ne lésine ni sur les efforts, ni sur les horaires. Peu de place pour les loisirs, aucune pour l’oisiveté. “Dans ma famille le travail est sacré !  On fait tout pour que cela se passe au mieux, on donne le meilleur de soi-même. En cas de difficultés, on prend sur soi !”. Il a toujours aimé son travail et ce principe il l’applique sans se poser de questions.

En 2016 le rythme s’accélère. Le contexte est tendu : la réglementation se durcit, les exigences auprès des établissements bancaires s’empilent à un rythme soutenu. Il redouble d’efforts pour être à la hauteur. Plus question de s’offrir une bière pour l’afterwork… Julien trinque mais seulement au travail. D’ailleurs il n’est pas le seul, la quasi totalité de son équipe tourne aux anxiolytiques. Il se concentre sur les deux piliers de son existence : le travail et la famille, puisqu’il est marié et père de deux enfants. Pourtant, son équilibre est précaire et le travail s’invite de plus en plus fréquemment à la maison. Il est là physiquement mais ses pensées sont absorbées par les sujets professionnels. Il raconte : “C’est une vie où tu t’engueules facilement avec tes proches, tu grondes tes enfants pour un oui et pour un non. Après coup tu te dis que tu as été trop dur et ça renforce ton sentiment de culpabilité.”

Julien avance dans une véritable soufflerie, il est trimballé à gauche puis à droite, il flanche mais ne s’écroule pas. Il soulève tous les poids qu’il rencontre sur son chemin… les frustrations des uns et des autres, l’inefficacité de certains processus. Accablé par toutes ces charges qu’il a fait siennes, Julien se traîne mais il se raccroche à ses idéaux. De toute façon dans sa famille personne n’a jamais craqué !

Je me réveille et je me dis, c’est mort je ne vais pas au travail. Je pleure, je pleure, je pleure.”

Un matin de février 2017 il rompt avec la tradition familiale : “Je me réveille et je me dis, c’est mort je ne vais pas au travail. Je pleure, je pleure, je pleure. Ma femme vient me voir et je lui dis stop, je n’en peux plus ! Je n’ai plus envie de me lever, plus envie d’aller au boulot, plus envie de ne rien faire ! Pour la protéger je ne lui dis pas, mais j’ai envie de me foutre en l’air !”.  Il est mis en relation avec le CMP – Centre Médico Psychologique – de sa ville en quelques minutes. Le diagnostic tombe : Julien vient de faire un burn out. Les infirmières qui le reçoivent sont sans équivoque : il est en danger de mort et doit immédiatement couper avec le travail. Il commence alors à se faire soigner : il est suivi quotidiennement par deux infirmières au CMP, par un psychiatre qui oriente les prescriptions médicamenteuses, par son médecin traitant qui se charge des arrêts maladie et enfin par une psychologue qui l’aide à décrypter sa situation. Les premières semaines sont très dures. Julien sort parfois la tête de l’eau puis replonge, immédiatement. Il écrit des lettres d’adieu à ses proches, à ses enfants, à ses parents. Il se renseigne sur ce qu’il peut advenir de son prêt immobilier en cas de disparition. Il a imaginé un scénario pour en finir, loin de chez lui, de façon sereine.

“J’ai vécu tranquille et heureux jusqu’à 38 ans et d’un coup j’ai tout pris dans la gueule, d’un coup je suis passé à la caisse et j’ai pris l’addition de ma vie.”

Julien se dit “Si je reste au fond de mon lit je vais finir entre 4 planches”. Soutenu par ses infirmières il cherche alors ce qui le rend heureux dans la vie. Une tâche délicate pour celui que la contrainte a étouffé.

“En 2017, j’avais 38 ans et tout ce que j’avais construit depuis cet âge là s’est effondré petit à petit. Toutes mes certitudes, tous mes idéaux sont tombés les uns après les autres. C’est un truc à digérer qui est juste énorme. Pour moi il n’y a pas un truc qui est resté debout, à part mes enfants que j’ai réussi à préserver. Ma vie professionnelle c’était devenu le néant, mon couple est tombé en miettes après cette histoire. J’ai vécu tranquille et heureux jusqu’à 38 ans et d’un coup j’ai tout pris dans la gueule, d’un coup je suis passé à la caisse et j’ai pris l’addition de ma vie.” Le bourreau de travail s’éteint mais Julien n’a pas encore vu le jour.

Rapidement il parvient à formuler une première envie : faire du sport. Vélo, salle : il apprend à varier les plaisirs. Il commence à s’écouter. Il prend le métro et s’arrête à des stations qui lui sont inconnues, pour voir, par curiosité. Il se rend au musée du quai Branly pour découvrir une exposition sur l’art inca. Tous les jours il coche une case. A ce titre il recommande vivement de regarder les vidéos de Christophe André. Ces courts formats de 3 à 4 minutes l’aident à lâcher prise. Il se pose en terrasse, boit un café et ressent les choses, simplement. Il s’assoit sur un banc et regarde les voitures passer. En parallèle il allie suivi psychologique pour comprendre son histoire personnelle et participation à des conférences sur le burn out pour cerner ce mal qu’il n’a pa vu venir. Le bourreau de travail s’effondre, Julien voit le jour.

Il reprend le contrôle de lui-même. Il réalise qu’il a fait un burn out et que ce n’est pas les médecins qui le feront retourner au travail mais bien lui-même. Avant de reprendre le chemin de la Défense il prépare minutieusement son positionnement avec les infirmières. Le risque : revenir comme un pestiféré, être la personne à dégager car elle représente un danger pour le service. Hors de question pour Julien de revenir en rampant. En juin, à son retour il s’explique en ces termes : “J’ai eu envie de reprendre le même travail malgré mon burn out, pour retrouver mes collègues et ce boulot passionnant que j’aimais tant. Je savais que le management et l’organisation du travail étaient en grande partie responsables de mon état. Je leur ai expliqué que j’étais prêt à les aider pour résoudre les problèmes d’organisation. Certaines personnes m’ont avoué avoir sous-estimé toutes les difficultés que j’avais remontées par le passé. Malgré les circonstances, j’ai ressenti beaucoup de bienveillance à mon égard, je n’ai jamais regretté ma décision.”

Mes capteurs au stress sont très fins. Je fais relativiser à mes équipes la notion de souffrance au travail. […].  J’ai failli me foutre en l’air pour un boulot alors je mets un point d’honneur à veiller sur les autres!

Julien s’empare des sujets petit à petit. D’abord à mi-temps, il ne reprend à temps complet qu’en septembre. En janvier il devient responsable d’une équipe.  Les clés de ce succès : l’analyse fine que Julien porte sur son expérience. Sa force il la puise dans la bienveillance qu’il a trouvée dans ses collègues qui l’ont soutenus à son retour et qu’il s’attache à pratiquer au quotidien. Il a pu développer une sensibilité au travail qu’il n’avait pas du tout : “ Mes capteurs au stress sont très fins. Je fais relativiser à mes équipes la notion de souffrance au travail … tu as le droit d’être stressé par le travail mais ça ne doit pas impacter ton couple, ton estime de toi. Il n’y a rien de mieux pour parler de ça que quelqu’un qui est passé par là. J’ai failli me foutre en l’air pour un boulot alors je mets un point d’honneur à veiller sur les autres!” D’ailleurs de son expérience Julien en parle très librement. Si un jour il devait changer de travail il en ferait un des socles de son discours :  je parlerais de mon burn out en entretien pour que les gens puissent être au courant qu’on peut s’en relever et que quand on est manager et qu’on est passé par là, on est encore beaucoup plus sensible.

Aujourd’hui Julien n’est plus prisonnier du bureau. Le soir on peut le trouver autour d’un verre, au cinéma, chez lui quand il a la garde de ses enfants. Il a appris à dire non, à évaluer la capacité de travail et à refuser certaines tâches. Avant il prenait tout, même l’impossible. Il sait désormais qu’il n’est jamais impossible de craquer. Même les soirées de travail tardives ont pris une autre tonalité : “ la semaine dernière il y a un soir où nous sommes partis à minuit. On était contraint dans la production mais on savait que c’était faisable et on a pris notre pied”.

Dans cette découverte de lui-même il a rencontré la voix du sentir de Luis Ansa et Le prophète de Kahlil Gibran. “Deux pépites qui m’ont aidé dans ma reconstruction personnelle. Deux livres qui peuvent fournir un bel éclairage sur le sens que nous donnons à nos envies. Dans le prophète par exemple on trouve des concepts simples, plein de bon sens qui ouvrent les yeux sur un monde qu’on ne prend plus le temps de regarder.

Certes Julien n’est pas un prophète mais si vous vous débattez avec le bourreau de travail qui est en vous, vous pouvez, tout simplement, venir lui en parler.

Burn out : Les portraits

2019-05-23T13:19:58+01:00
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