Dans les yeux d’Emilie

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C’est une amie qui nous met en contact avec Emilie. Très vite convaincue de l’utilité de notre projet, elle accepte de témoigner. L’entretien se fait à distance puisqu’elle habite Berlin. Nous découvrons une femme à la fois douce et fougueuse. Chez Emilie, tout se vit au présent. Son parcours est une succession de rencontres fortuites, de décisions intuitives et d’opportunités saisies à la volée. Son histoire est celle d’un Coming Out qui la confronte longtemps à des parents qui refusent d’accepter son homosexualité. Aujourd’hui, elle nous parle de cette relation qui, bien que conflictuelle, a grandement contribué à construire la femme qu’elle est aujourd’hui.

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Émilie naît à Paris en 1989. Sa mère vient d’une famille « bien sous tous rapports» selon ses dires, son père est Cambodgien. Elle passe son enfance et son adolescence dans le XVIème arrondissement, Elle est éduquée dans la tradition catholique. Au collège et au lycée, elle sort avec des garçons comme toutes les filles de son âge. A 17 ans, elle couche même avec l’un d’entre eux sans y trouver beaucoup d’intérêt.

En 2008, alors qu’elle est en terminale, Clara, une franco-brésilienne et grande voyageuse, débarque dans son lycée et dans sa vie. Un véritable coup de foudre amical se produit entre les deux filles. Clara est libre et aventurière. Émilie l’admire et en fait rapidement sa meilleure amie. A tel point que : « A la sortie du lycée, nous sommes parties toutes les deux étudier à Adelaïde en Australie.»

C’est ainsi que démarre vraiment l’histoire d’Emilie : « L’idée c’était que je suive à la fois une licence d’art à la Sorbonne, à distance via le CNED, et un master sur place en marketing et en art. On est arrivé dans un pays tout à fait inconnu. On ne comprenait qu’à moitié la langue. Rapidement, on a rencontré un couple d’australiens qui nous a accueilli dans leur groupe d’amis, comme si on en avait toujours fait partie. »

Émilie et Clara trouvent ainsi des alliés pour faire la fête et profiter à plein de leur année australienne. Elles ne tardent pas à de se constituer une joyeuse bande. Elles sont connues comme les deux Françaises d’Adelaïde. En soirée, Émilie remarque une pratique qui ne lui était pas jusque-là familière : elle observe que les filles s’embrassent entre elles. « Je voyais ça comme un effet de mode et je trouvais ça cool ! Alors je le faisais aussi. Comme ça ! Sans trop réfléchir. Je ne me posais pas la question de savoir si ça me plaisait ou pas. » Pourtant, une de ses amies semble prendre les choses avec moins de légèreté.

Et là je me suis dit « mais en fait, je l’aime bien ! J’ai pas du tout envie d’arrêter de l’embrasser. »

« Avec Nina, dès qu’on était un peu bourrées en soirée, on commençait à s’embrasser. Je savais qu’elle avait déjà été avec des filles, mais moi je l’embrassais sans réfléchir pour autant.  Au bout de quelques mois, Clara m’a pris entre 4 yeux et m’a dit : « Nina est folle amoureuse de toi, donc soit tu continues de lui briser le cœur, soit tu te dis que tu l’aimes bien et vous commencez quelque chose. »  Et là je me suis dit « mais en fait, je l’aime bien ! J’ai pas du tout envie d’arrêter de l’embrasser. »  Je ne m’étais jamais posé la question de savoir si je pouvais aimer une fille. La question est arrivée à moi et j’y ai répondu presque instantanément. »  

« Du coup, nous nous sommes mises ensemble officiellement. Il y avait dans ce début de relation, tout ce qu’il y a dans un 1er amour. Nous nous comportions comme des enfants. Nous ne savions pas comment nous y prendre. J’ai tâtonné pendant 2 mois. Nina avait déjà un peu d’expérience avec les filles, mais pour moi c’était la grande découverte et elle ne voulait surtout pas me brusquer. On a fini par coucher ensemble et c’était bien ! »

Trois mois après le début de sa relation avec Nina, il est temps de rentrer en France. Elle laisse sa petite copine et sa meilleure amie derrière elle. Après 9 mois passés à profiter pleinement d’une ville et d’un pays aux mœurs libres, elle retrouve la société du XVIème arrondissement et ses parents. Ces derniers ont toujours considéré l’homosexualité comme quelque chose de triste qui arrive aux autres, loin, bien loin de leurs cercles intimes. Pourtant, en juin 2009, leur fille cadette de 19 ans est amoureuse d’une grande et belle blonde qui habite à l’autre bout de la planète.

Émilie connaît l’opinion de ses parents au sujet de l’homosexualité ; alors elle les préserve, tout en maintenant un contact quotidien avec Nina.

“A ce moment-là, je sais que j’aime les filles mais pas forcément que les filles.”

« Je vivais mon histoire à distance. J’étais triste parce qu’au début, je n’osais en parler à personne. C’était aussi une période pendant laquelle je prenais conscience de pas mal de choses. Par exemple, je me suis rendu compte que je draguais certaines de mes amies au collège et au lycée. Je ne le savais pas à l’époque mais avec du recul, je sais que je les draguais ouvertement ! C’était marrant de regarder mon passé avec cet œil neuf. En fait, les filles m’avaient toujours attirée. »

A ce moment-là, je sais que j’aime les filles mais pas forcément que les filles. Je ne me suis jamais dit cela d’ailleurs. J’ai fini par en parler à certains de mes amis parisiens et leur question étaient « Ah et tu te marieras avec une fille ? » Mais je n’en savais rien, je n’avais que 19 ans ! Je subissais une sorte de pression sociale. On voulait savoir si j’étais 100% gay ou 100% hétéro. Pour mes amis, il fallait prendre une décision.

En attendant d’avoir une réponse claire à donner, Emilie préfère vivre pleinement ce qu’elle ressent. Rien ne presse ; elle a le temps avant de se préoccuper d’un éventuel mariage. Pendant 6 mois, elle s’accroche à sa relation à distance. Une cause perdue ? Pas du tout, car Nina prévoit de venir travailler à Paris en tant que jeune fille au pair. Jusqu’à un mois avant son arrivée, Émilie tient sa relation avec Nina secrète à ses parents. Mais un jour de janvier 2010…

“ Mon père me dit que ça ne correspond pas du tout aux valeurs qu’ils m’ont inculquées.”

Mes parents tombent sur une lettre que je lui adresse. Une lettre d’amour. Ils me convoquent. Ma mère pleure. Mon père m’explique que ce n’est pas normal pour une femme d’avoir une relation amoureuse avec une autre femme. Il me dit aussi que ça ne correspond pas du tout aux valeurs qu’ils m’ont inculquées. Ils me demandent d’arrêter. Moi, je ne sais pas quoi répondre. Je suis trop surprise. Je leur dis “ Je vous entends”, sans trop savoir ce que cela peut impliquer. ”

Émilie vit tout de même pleinement le retour de Nina dans son quotidien. Elles se voient souvent au sein de la famille d’accueil de la jeune australienne et, de temps en temps, chez Émilie, lorsque ces parents sont absents. Deux mois après la découverte de la lettre, ses parents reviennent de week-end et tombent sur la page Facebook de Nina lorsqu’ils se connectent à l’ordinateur familial.

Ce soir-là, ils m’engueulent vraiment. Ils explosent et me disent qu’ils ne veulent pas de ce genre de personne chez eux. Alors je décide de partir. Je ne veux pas continuer de vivre dans un appartement qui apparemment n’est pas le mien. »

Le point de non-retour semble atteint entre Emilie et ses parents. Emilie n’a que 20 ans et elle décide d’avancer seule dans la vie. En 3 mois, elle prend un studio, abandonne ses études et s’offre un aller simple pour l’Australie grâce à son travail de serveuse. En juillet 2010, ses pieds foulent de nouveau le sol d’Adelaïde. Ses parents n’apprennent son départ qu’après coup.

« Ils sont vraiment en colère. Ils savent que je vis avec Nina. Ils m’insultent et me disent qu’ils ne comprennent pas comment ils ont pu engendrer un tel monstre. Je ne suis pas triste mais en colère contre les mots qu’ils emploient. Ma colère vient aussi du fait  qu’ils ne me font pas confiance. Ils ne cherchent pas à comprendre. »

Au cours de ce deuxième séjour, Émilie se sépare de Nina et, après 8 mois dans la restauration, elle décide qu’elle veut faire autre chose de sa vie. Elle rentre à Paris.

« En apprenant mon retour, mes parents me proposent un deal. Je peux revenir dormir chez eux si je promets de ne plus avoir de relation avec les filles. Pour moi c’est compliqué mais je n’ai plus de sous. Je me dis « Ok pour ne plus avoir de relation » »

« En septembre 2011, je me lance dans un BTS en communication. C’est une période un peu morne. Je vis chez mes parents. Je suis des études qui ne me plaisent pas et je bosse à côté. En mai 2013, je pars à Beyrouth en stage pour organiser un énorme salon artistique. Ça a été une belle expérience. A mon retour, j’obtiens mon BTS. Là, c’est 3 mois de vide intersidéral. Je suis bloquée à Paris et je n’ai aucune motivation pour travailler. Et un jour, un ami libanais m’appelle et me parle de Berlin. Il me dit « Émilie, je te connais, tu vas adorer ». »

« Tu sais, je n’ai jamais rien fait avec les filles mais, avec toi, j’essaierai bien »

Si ses parents sont, dans un premier temps, heureux de voir leur fille s’offrir de nouvelles perspectives, ils le sont beaucoup moins lorsqu’ils apprennent les raisons de ce départ. Malgré deux années moroses d’un point de vue relationnel, Émilie s’entiche une nouvelle fois d’une fille : une berlinoise. Après 6 mois d’aller-retours, elle décide de s’installer pour de bon côté allemand. Les raisons ? Une fille donc qu’elle quittera rapidement après son arrivée et surtout…

« La ville ! Quand je débarque à Berlin en juin 2014, je me rends compte que je plais aux filles, c’est vraiment le jour et la nuit avec Paris. Il y a des filles qui viennent me voir en soirée avec des approches du genre : « Tu sais, je n’ai jamais rien fait avec les filles mais, avec toi, j’essaierai bien ». Pendant 2 ans, j’écarquille les yeux et je profite ! A Berlin, il n’y a aucun, mais alors aucun problème à aimer les filles ! »

Pendant ces deux ans, elle s’assume plus que jamais et fréquente beaucoup de filles. Parmi elles : Floriane qui tombe vite amoureuse d’Émilie.

« Moi, je l’aime beaucoup aussi, mais c’est une période au cours de laquelle je veux m’amuser. Pendant deux ans, on se voit irrégulièrement. J’essaie de faire attention à elle lorsque nous sommes en soirée ensemble. Je fais en sorte de ne pas trop m’amuser ailleurs car elle souhaite une relation exclusive. Après deux ans, elle finit par me poser un ultimatum : « On arrête de se voir ou on sort ensemble ». Et je décide de me mettre avec elle. »

En 2016, Émilie est en couple. Elle vit dans un bel appartement avec Floriane à Berlin et elle a un travail stable qui lui plaît. Deux ans plus tard, les deux jeunes filles se fiancent. Qu’en pensent les parents d’Émilie ?

« Si des garçons t’aperçoivent avec une fille, ils ne voudront plus de toi. »

« Au moment où on emménage avec Floriane, je veux les avertir. Je leur envoie un long mail à chacun. Je leur explique que je respecte leurs valeurs, que, comme ils l’ont toujours souhaité pour moi, j’ai une situation stable et que je construis ma vie. Je leur parle de Floriane et leur écris que si elle était un garçon, ils s‘entendraient bien avec elle. Je le fais par souci d’honnêteté et parce que je tiens à ce que notre relation s’adoucisse enfin.»

« Suite à la lecture du mail, mon père m’appelle. Il me dit « Tu fais ce que tu veux. Moi, je ne comprendrais pas. On ne veut juste pas en entendre parler. » Il me demande particulièrement de ne pas en parler à ma mère qui est malade à ce moment-là. Il a peur que ça la fragilise encore plus. Elle finit tout de même par entendre parler de Floriane. J’ai alors le droit à ses habituelles réactions : « Ça recommence ! Tu es en train de te bloquer les voix normales » ou « Si des garçons t’aperçoivent avec une fille, ils ne voudront plus de toi. » »

« Leur rejet ne m’atteint plus du tout aujourd’hui. Moi, j’essaie juste de leur faire comprendre qu’il n’y a rien de triste dans ce qui m’arrive, au contraire ! Je note tout de même qu’ils s’adoucissent depuis peu. Par exemple, à Noël dernier, je leur dis que je ne le fêterais pas avec eux puisque nous allions le faire ensemble avec Floriane et sa famille. Je les sens un peu tristes, mais ma mère me rappelle et me dit « Écoute, je trouve ça normal que tu passes Noël avec sa famille. » »

Émilie est heureuse désormais. Elle souhaiterait bien sûr avoir une relation plus apaisée avec ses parents mais son Coming Out est bel et bien terminé depuis longtemps. Quel regard porte-t-elle à ce sujet ?

« En fait, j’ai plus été découverte qu’autre chose. Je n’ai jamais fait asseoir mes parents pour leur dire « J’aime les femmes ». De toute façon, je ne l’ai jamais formulé ainsi à personne. Je pense d’ailleurs que les homosexualités masculines et féminines sont très différentes de ce point de vue là.  Les hommes, lorsqu’ils sont sûrs, ils sont sûrs. Ils sont homos, point ! Alors que je crois que chez nous, c’est plus hésitant, moins clair, plus long comme processus. Et puis je trouve qu’on prend beaucoup moins au sérieux deux femmes ensemble. »

Aujourd’hui, Émilie est une future femme mariée qui a toujours su rester forte face à ceux qui voulaient la voir devenir quelqu’un d’autre. Pour une femme de 29 ans, elle dispose d’une expérience riche et peu commune. Elle se propose de la mettre à votre disposition.

Coming Out : Les portraits

2019-07-15T10:56:12+01:00
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