Harcèlement au travail : Isabelle : “Un conseil ? Fuir ”

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Isabelle est une connaissance de Pascale. Elle nous appelle pour nous raconter son Burn Out. Si son épuisement professionnel est bien réel, nous nous rendons vite compte qu’il est la conséquence du harcèlement de son ancien directeur. Isabelle nous livre l’histoire d’une relation toxique d’un an et demi. Malmenée, manipulée et finalement isolée, elle fut profondément touchée. Pourtant, à force de pugnacité et avec une grande détermination, elle a fait de son épreuve le ciment de sa nouvelle aventure professionnelle. Isabelle est aujourd’hui chef d’entreprise. Isolement, acceptation et dépassement, elle vous raconte son harcèlement. 

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Je m’appelle Isabelle, j’ai 47 ans. Dans le travail, je suis quelqu’un de plutôt fonceur. J’ai toujours besoin d’avoir de nouveaux projets, j’aime réaliser des choses de façon efficace. Je suis quelqu’un qui avance et j’ai besoin de beaucoup d’autonomie… Dans tous mes travails, j’ai dépassé les attentes du poste. J’arrivais toujours à prendre des tâches supplémentaires par rapport à ce qui était prévu. 

J’aime prendre les choses en main et en faire plus. Pour moi un problème a toujours une solution. Pourtant, alors que j’avais 41 ans et déjà presque 20 ans d’expérience dans le monde du travail, je suis tombée sur un problème auquel je ne pouvais pas trouver de solution. Mais avant cela, je vais vous raconter rapidement le parcours qui m’a mené à cette épreuve. Comm ça vous en saurez plus à mon propos 🙂 

Premières années

J’ai eu mon bac à 17 ans, mon BTS à 19. J’ai travaillé un an et demi en Allemagne. Puis, j’ai pris un poste d’assistante commerciale export à Paris, j’avais 21 ans. Je m’étais donnée pour objectif de partir au bout de 5 ans. Donc, comme prévu, après 5 ans, j’ai démissionné. Je me suis mise en intérim pour pouvoir être complètement disponible pour un poste à Nantes. Ce que j’ai fini par trouver un an plus tard, toujours comme assistante commerciale export. C’est à Nantes, en 2002 que j’ai rencontré l’homme qui partage ma vie aujourd’hui, j’avais 30 ans. Nous nous sommes mariés en 2006. Le premier emploi que j’ai trouvé à Nantes ne m’a pas plu parce que j’étais limitée dans mon champs d’action. En 2005, j’ai trouvé un poste d’assistante de direction chez Vorwerk, une société spécialisée dans la vente de produits d’équipements électroménager. Je travaillais avec un super directeur, il me laissait beaucoup d’autonomie. J’ai  vraiment vécu une super expérience. 

En 2006, je me suis mariée et à la fin de l’année nous sommes partis en Champagnes Ardennes. Mon mari a du accepter une belle promotion. J’en ai profité pour  changer de poste et je me suis essayée au commerce, toujours chez Vorwerk. Ca ne s’est pas bien passé, les pratiques de ventes me déplaisaient. Elles étaient trop intrusives pour moi. J’ai démissionné en 2007. J’ai retrouvé un poste d’assistante de direction dans un CFA. J’ai toujours bien aimé ce poste, on est l’interface entre la direction et tous les autres services. En 2008, nous sommes partis de Champagnes Ardennes pour aller vivre dans le Sud, là bas je suis devenue mère. J’ai eu un enfant en 2008 et un autre en 2009 (date à vérifier

Affrontement & goutte d’eau 

Après un rapide retour en Champagne Ardennes en 2010, nous décidons de rentrer à Nantes. Mon mari avait frôlé le Burn Out dans le sud. Il retrouve un poste dans une autre société à Nantes et moi je reprends contact avec mon ancien directeur chez Vorwerk. La, j’ai de chance, parce que justement un nouveau directeur cherche une assistante de direction. Celle qui est en poste ne lui convient pas. Maintenant je sais pourquoi. Je retourne donc chez Vorwerk en juillet 2011. A ce moment mes enfants ont 2 et 3 ans, ce qui a son importance, puisque ça veut dire que j’ai quand même deux enfants en bas âge à gérer. J’en ai la charge puisque mon mari a un poste prenant. Je m’occupe des transports, de l’école, de la nounou… 

Lorsque je rencontre mon directeur, je me dis, « super ce gars, c’est exactement l’ancien chef que j’avais ». Sauf que 15 jours plus tard, je commence déjà à avoir des doutes. Au premier séminaire auquel nous participons, il m’ignore. C’est à dire que je lui parle et lui ne daigne pas baisser la tête vers moi. A ce moment, je me dis « ok c’est son 1er séminaire à lui aussi, il a beaucoup de pression, il doit relever la division, je peux comprendre.Mais au fur et à mesure je me rends compte que mes premiers doutes sont fondés. Il continue de m’ignorer régulièrement. Quand on travaille ensemble, régulièrement, il me reproche beaucoup de choses « tu n’as pas fais ça, il faudrait vraiment que tu fasses ça ». 

Dès le début, je trouve que sa façon de parler n’est pas naturelle. Il se montre souvent déstabilisant. Il change beaucoup d’humeur. Il peut être jovial et d’un coup très cassant. Il me dit tout et son contraire. Par exemple : “je t’ai jamais demandé ça” alors que moi je sais bien que si. Ca rend fou forcément. Du coup, je me mets à tout formaliser par mail. “Voilà, on vient de convenir de ça, ça, ça..” Pour avoir des traces écrites de ce qu’il me demande mais il se débrouille toujours pour ne pas me répondre à l’écrit. Tout se passe à l’oral. Jamais il ne répond à mes mails. Et même quand je reprends ma liste face à lui, il me répond des trucs du genre “ Écoute on en a déjà parlé, si t’es pas capable de comprendre tout de suite ce que je te demande ça va être compliqué.” Il est aussi capable de reformuler ce qu’on lui a dit d’une façon subtilement différente qui change l’intention de nos propos. Il est fort pour ça.  Il isole chaque membre de son équipe. Moi je me sens seule. 

De plus, assistante de direction est un poste particulier qui isole déjà naturellement puisqu’on est proche du directeur et du coup assez loin des autres collaborateurs. Petit à petit ça commence à être dur. Il y a vraiment beaucoup de travail mais moi, à mon habitude et je veux en prendre plus. Je n’ai pas assez de projet et trop d’administratif. L’administratif c’est bien mais j’ai toujours besoin d’une partie projet pour réaliser des choses. Je lui en parle, il me dit “Ok” mais du coup il charge vraiment la mule côté administratif. 

Longtemps, je pense que le problème vient de moi. Je n’avais pas travaillé depuis plus de 3 ans avant ce poste. Je me dis que c’est le temps qu’il me faut pour que je me réadapte. Plus ça va, moins ça va cela dit. De plus en plus souvent, je rentre chez moi et je pleure. Je dors énormément les week end pour récupérer. J’en parle régulièrement à mon entourage et, même si mes proches sont à l’écoute et que mon mari me conseille, personne ne voit que je suis en danger. On ne se rend pas compte que ce qui se passe est grave. C’est essentiellement dû à ma façon d’être. Je suis quelqu’un de courageux. Je ne lâche pas. Comme je l’ai dit, à tout problème, il y a une solution. La je me dis “je vais finir par y arriver, il ne m’aura pas !” 

En janvier 2013, je pars faire une méharée dans le désert, ce qui me fait de bien, je prends du recul, je commence à cibler le fond du problème : mon directeur. En février, je fais un bilan de compétences avec une psychologue du travail. Je lui explique ma situation et elle pointe le même problème : lui… pas moi. Au mois de mai 2013, on part passer le week end de l’ascension chez des amis et j’ai un vertige alors que je conduis mon mari et mes deux enfants. Mon mari récupère le volant et je lui dis, “Ne t’inquiète pas ça m’arrive régulièrement.” La il me répond « si quand même je m’inquiète ». De là, il commence à me poser des questions et à s’apercevoir que physiquement je suis très très mal. Il me fait prendre rendez-vous chez le médecin la semaine suivante. 

Le lundi, il se passe encore un truc avec mon chef. Je lui dit quelque chose, je ne sais plus quoi. Et à  midi, une collègue qui voit que je ne suis pas bien me propose de déjeuner avec elle. Et lui s’impose à table et pendant le repas, une fois de plus, il transforme complètement ce que je lui avais dit. La goutte d’eau… 

Je rentre et au bureau, je me mets à pleurer, pleurer, pleurer. Je rappelle le médecin en toujours en pleurs et j’obtiens un rdv pour le soir même alors que nous l’avions prévu le vendredi. Le médecin me voit et me dit « impossible que vous retourniez travailler ». Moi je lui « ok on arrête 8 jours ». Lui me répond « non ce sera au moins 15 ! Voir plus ! ». Dès le lendemain, j’informe les RH que je suis en arrêt. Mon chef fait appeler la responsable marketing. Je ne répond plus. Pendant les 15 jours, je me dis « ok mais pas plus » et après les 15 jours je suis physiquement incapable retourner au travail. Le médecin me prolonge de 15 jours, puis un mois supplémentaire, puis un autre.. En tout mon burn out dure un an et demi. 

Prise de conscience

Au début je pleure sans discontinuer. Aller chercher les enfants à l’école est une épreuve, parce que je vois des mamans que je connais qui viennent vers moi pour discuter. Normalement, je suis quelqu’un de plutôt social et là je n’ai aucune envie de discuter. Je ne dors pas la nuit. Je fais 2/3 h de sieste le matin et 2/3 h le soir. Au bout d’un moment, je commence à prendre des antidépresseurs et là je retrouve le sommeil de nuit. Pendant 5 moi, je dors énormément. Sur cette période, j’éprouve un véritable sentiment d’échec, je me dis, “je n’ai pas réussi.” Après, je passe par une nouvelle phase avec mon médecin du travail. Celle de la compréhension. Il me dit, à partir du personnage que je lui décris, qu’il s’agit probablement d’un manipulateur pervers narcissique et je commence à me dire « ouf c’est pas moi ».

Le médecin de la sécurité sociale me demande d’aller voir un psy. Au départ, je suis en colère parce que je me dis c’est lui le problème et pourtant c’est moi qui doit aller voir un psy. Le psy, lorsqu’on se voit me dit « il faut regarder pourquoi vous l’avez laissé faire ». Ce qui me met très en colère. Bien sûr que je ne l’ai pas laissé faire ! Mais en fait si. Parce que j’aurais pu partir avant. J’aurais pu poser les armes et le problème est bien là. Je combattais cette personne. Je me disais, « c’est moi qui vais gagner ou en tout cas ce ne serait pas lui.” 

 Petit à petit, je comprends tout ça. Je comprends que j’aurais du partir plus tôt. Quelque part, je l’ai autorisé. J’aurais dû partir plus tôt parce qu’il n’y a rien d’autre à faire contre ce genre de personne. En décembre, alors que j’en suis à 8 mois d’arrêt, je commence à faire partie de l’APEL, l’association des parents d’élèves de l’école de mes enfants. Je propose une action et je dois la présenter devant 20 personnes, ce qui habituellement, ne me pose aucun problème et là, dès que certaines personnes commencent à me poser des questions. Je me sens agressée. A ce moment, je sais que je ne veux plus aller dans le monde de l’entreprise.  Je sors vraiment de mon burn out au moment de la rupture conventionnelle, en août 2014. Je peux enfin me dire « il ne me fera plus de mal ». Tout lien entre lui et moi est désormais rompu. 

 La force de la création

Début 2015, j’ai créé mon entreprise. En janvier 2014, j’avais commencé à rénover des appartements dans un cadre privé. Mon bilan de compétence disait que j’avais besoin de beaucoup d’autonomie, de projet à moi. Depuis longtemps, je pensais qu’un jour sans doute, je créerais ma boite mais je ne savais pas dans quoi. J’ai trouvé !   Je suis prestataire de service, je cherche des biens immobiliers pour les clients. Je mène les travaux avec des artisans et le gère la location.

Au sujet de mon harcèlement, je pense que j’ai bien fait de ne pas attaquer mon ex-patron. J’ai eu très envie de le faire. Je voulais créer un groupe avec tous ceux qui avaient été sous sa coupe.  Il y en avait un paquet. J’ai pris un avocat mais mon mari m’a dissuadé d’aller plus loin. Je pense qu’il a eu raison. J’y aurais mis beaucoup trop d’énergie. Je serais restée longtemps dans ce truc négatif qui m’aurait polluée. En plus, il était très fort. Il ne laissait aucune trace. Je me suis épargné ce nouveau combat. 

 Aujourd’hui, j’en suis très contente. Je pense que c’est cette épreuve qui m’a faite créer mon entreprise. J’aurais plaisir à vous écouter si vous avez besoin d’aide à propos d’un harcèlement. Ce que je vous conseillerais c’est de vous écouter, d’écouter votre ressenti profond, votre instinct. La plupart du temps quand il y a harcèlement la solution c’est la fuite. C’est une décision qui a été prise par un autre de mener le harcèlement. Ce n’est pas la vôtre et quoi qu’on fasse le sort de cette relation est réglée ! 

 

 

 

 

 

 

Harcèlement au travail : Les portraits

2019-07-15T10:27:20+01:00
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