Jérôme, légitime à aimer

Nous rencontrons Jérôme chez lui. Ce professeur de français donne un cours une heure plus tard, soit le temps qu’il lui faut pour nous partager une histoire paradoxale. Très tôt, il écoute ses envies et a sa première relation sexuelle avec un homme. Très tard, il fait son coming out. Issu d’une famille catholique, il s’est longtemps caché d’un père homophobe, mais aujourd’hui, il assume.

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Jérôme a 11 ans lorsqu’il connaît sa première relation homosexuelle. Il sait depuis toujours qu’il est attiré par les garçons. Sans poser de mots sur cette attirance, il passe à l’acte de façon précoce. Issu d’une famille catholique et lui-même croyant, il vit difficilement la situation. « Je me sentais coupable quand j’étais tout seul. J’étais catholique pratiquant à l’époque, c’était douloureux de se sentir différent. » De plus, son père ne facilite pas les choses. « Il disait que s’il avait un fils homosexuel, il le virerait de la maison. »

« Une fois seul, je me sentais anormal. »

Jérôme culpabilise mais continue d’écouter ses envies. Il a 14 ans lorsqu’il rencontre Philippe grâce au Minitel. « Il avait 35 ans. J’étais consentant bien sûr. Il m’a fait découvrir beaucoup de choses. Nous sommes restés quatre ans ensemble. » De 14 à 18 ans, il explore, en cachette de sa famille, son homosexualité avec un homme de deux fois son âge. « Mon père n’était presque jamais là. Il occupait un haut poste chez Peugeot. Il était toujours en déplacement. Je cherchais une sorte de père de substitution avec cet homme. J’étais bien avec lui mais, une fois seul, je me sentais anormal. »

Le bac en poche, Jérôme quitte Montbéliard pour aller étudier à Besançon. À la fac, il s’entiche de Stéphanie, puis de Tatiana « Je dissociais sexe et sentiment. Les filles : les sentiments, et les garçons : le sexe. » Une doctrine qui ne tient pas longtemps puisque, à 20 ans, Jérôme tombe amoureux de Pascal. « C’est à ce moment que j’ai compris que j’étais vraiment homosexuel. Avec lui, je liais les deux. » Leur relation devient vite fusionnelle, Pascal s’installe chez Jérôme. « C’est là que j’ai décidé de l’annoncer. J’ai d’abord mis mes amis au courant. Ils l’ont tous très bien pris. »

« Tu es malade, va te faire soigner. »

Avec sa famille, Jérôme est moins sûr de lui. Il sait qu’il va rencontrer des résistances. À cette nouvelle, les réactions de ses deux frères et de sa sœur varient. Son grand frère l’accepte très bien et demande d’ailleurs à Jérôme de devenir le parrain de son fils. « Un geste qui m’a fait très chaud au cœur. » Sa grande sœur le prend « correctement”, mais dit regretter qu’il ne puisse jamais avoir d’enfant, car « selon elle, j’aurais fait un bon papa ». Son petit frère est mis devant le fait accompli, puisqu’il vit un mois avec Jérôme et Pascal. Il réagit mal. Le dernier jour, il prononce cette phrase terrible à l’encontre de son frère : « Tu es malade, va te faire soigner ».

La mère de Jérôme l’apprend aussi. Un jour, elle passe à l’improviste chez son fils. Même si Pascal est caché dans la salle de bain, elle constate, en un coup d’œil, la présence d’un autre homme dans l’appartement. Elle comprend et part sans dire un mot. De ses annonces successives, Jérôme tire un bilan positif : « Toutes les personnes que je voulais avoir derrière moi ont accepté : mes amis, ma grande sœur et mon grand frère. Je n’ai jamais été proche de mon petit frère, sa réaction m’a peiné, bien sûr, mais il était moins important pour moi. J’ai appris depuis à ne pas m’embêter avec ce qu’il pensait. Il est devenu une personne raciste, homophobe, aux idées extrémistes. Je n’étais pas le problème. J’étais triste pour ma mère, en revanche. Elle a dû garder ça pour elle pendant quinze ans. Elle ne pouvait pas en parler à mon père ».

Son histoire avec Pascal prend fin. Il part terminer ses études de lettres à Nanterre et retourne vivre chez ses parents qui ont déménagé en Ile de France entre temps. « Nous cohabitons pendant trois ans. On ne parle pas du sujet avec ma mère. Quant à mon père, il n’était pas plus présent que lorsque j’étais enfant. »

« Ça a été le coup de foudre immédiat. Je savais que c’était lui. »

C’est à 26 ans que Jérôme connaît sa grande histoire d’amour. Il rencontre Jean-Luc, un boulanger de sept ans son aîné. « Ça a été le coup de foudre immédiat. Je savais que c’était lui. » Pour sa famille, qui se trouve en présence de Jean-Luc à deux ou trois reprises, il est un ami de Jérôme. À 30 ans passés, il n’ose toujours pas afficher son homosexualité devant son père.

Il franchit finalement le pas quatre ans plus tard, de la façon la plus dramatique qui soit. « Le 21 juin 2006, nous avons fêté ma titularisation comme professeur de français, cela faisait longtemps que j’attendais ça, c’était un beau moment. Le lendemain, le 22 juin, mon monde s’est effondré : Jean-Luc est décédé d’une crise cardiaque. Il avait 40 ans. Je n’ai pas donné classe, ce jour-là. Je suis allé à la boulangerie de Jean-Luc. La veille des funérailles, j’ai appelé mon père. Je lui ai dit que mes frères et sœurs viendraient parce que Jean-Luc était quelqu’un de plus important pour moi qu’un simple ami. Là, il a compris. Il est venu à l’enterrement. »

« Je ne voulais plus me cacher de personne. »

« Mon coming out complet était fait. À 34 ans, j’ai eu le déclic.  Je ne voulais plus me cacher de personne. Toute ma famille – oncles, tantes, cousins – l’a appris dans la foulée et ça m’était égal. Je regrette de ne pas l’avoir fait avant. J’aurais aimé présenter Jean-Luc comme l’homme que j’aimais. J’aurais adoré qu’il soit présent aux réunions de famille. Mon père m’a aussi fait part plus tard de ses regrets. Il aurait aimé mieux connaître mon compagnon. »

Il faut du temps à Jérôme pour se remettre de la perte de son amour. « Pendant les deux mois qui ont suivi, j’allais tous les jours lui parler sur sa tombe. J’ai mis plus de trois ans avant d’envisager une nouvelle histoire. En revanche, je n’avais plus du tout de crainte d’être considéré comme homo. Quand, en septembre 2016, je suis arrivé dans mon nouvel établissement, je l’ai dit très rapidement. »

« Papa, maman, voilà la personne que j’aime. »

Il connaît alors une histoire de quatre ans avec un autre homme. « Il a fait des sorties familiales avec mes parents. Il était très bien accepté. » Jérôme est désormais en couple avec Alain. « Je l’ai aussi présenté. Mes parents l’ont trouvé très bien. Il n’y a que mon petit frère qui m’a encore dit que je n’étais pas normal. Mais, vu ses idées extrémistes, je me sens plus normal que lui. Je me fiche bien de ce qu’il pense. J’ai perdu un être cher et j’en ai beaucoup souffert. Maintenant, peu importe ce que les autres pensent. Je veux profiter de la vie et des hommes qu’il m’est donné de rencontrer. »

Aujourd’hui, Jérôme a 46 ans et il porte ce regard sur le coming out : « Quand on est hétéro, on n’a pas à annoncer son hétérosexualité. Selon moi, il devrait en être de même pour les homos. On ne devrait pas avoir à dire : “Papa, maman, je suis homosexuel”. À une personne souhaitant faire son coming out, je lui conseillerais simplement de présenter quelqu’un de bien et de dire : “Papa, maman, voilà la personne que j’aime” ; parce que si j’ai bien compris une chose de tout ça, c’est que nous sommes totalement légitimes à aimer ».

Coming Out : Les portraits

2019-05-23T13:19:32+01:00
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