Laure, du mentor au menteur

Solliciter
Témoigner

Laure répond favorablement à notre appel à témoignage lancé sur Linkedin. Nous cherchions une personne ayant connu une période de chômage de plus d’un an. C’est bien le cas de Laure, mais lorsque nous la rencontrons, elle évoque surtout un récent parcours professionnel chaotique. Cette femme, célibataire de 42 ans, s’est longtemps dévouée corps et âme à son travail. Pourquoi ? Avant tout car elle aime ce qu’elle fait et parce qu’à 25 ans, elle rencontre Serge, avec lequel elle tisse une relation pleine d’affect et de confiance. Elle apprend beaucoup de lui et il la valorise à juste titre. A 32 ans, elle décide de le suivre dans son aventure entrepreneuriale. C’est alors que tombe, peu à peu, le masque du mentor de génie et que se dévoile une personnalité manipulatrice. Histoire d’une femme qui a su se sortir d’une situation de harcèlement dont beaucoup ne se seraient pas relevés.

A 23 ans, Laure arrive sur le marché du travail après des études en communication. Elle travaille d’abord dans l’hôtellerie puis intègre une agence de communication. Après cela, elle s’inscrit dans une agence d’intérim et effectue une mission dans un laboratoire pharmaceutique. “J’ai été repérée par une personne importante de l’entreprise. C’est elle qui a voulu me recruter.

“ Je le trouvais très intelligent, je l’admirais beaucoup.”

Nous appellerons la personne en question Serge. “J’ai été recrutée pour un projet spécifique. J’étais assistante d’un chef de projet. Je faisais pas mal de coordination et de fédération d’équipe et un peu de communication. Au cours de ma première année au sein du laboratoire, Serge était mon N+2. Il a, ensuite, été promu et pris de nouvelles fonctions. Je ne lui reportais plus. Nous gardions une relation privilégiée. Je le voyais régulièrement en dehors du travail. Nous dinions ensemble. Nous avons construit une relation pleine d’affect. Je le trouvais très intelligent. Je l’admirais beaucoup. A mes yeux, il représentait une sorte de figure paternelle. On disait de lui qu’il était manipulateur et pas très honnête. Moi, j’avais  la conviction que de toute façon tout le monde manipulait tout le monde et lorsqu’il s’expliquait, il avait toujours des arguments valables qui me faisait me dire “bah oui il a raison

En 2008, le projet pour lequel elle a été recrutée prend fin. Ses fonctions se réduisent et son activité devient de moins en moins intéressante. Au même moment, Serge part monter son cabinet de conseil. Il propose à Laure de le rejoindre. “Il me disait “Vous prendrez toutes les activités que vous souhaitez.” Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois et j’ai fini par accepter. J’étais confiante car c’est quelqu’un qui travaillait énormément, ce qui correspondait à mes valeurs.”

“ Il lui arrive de mentir ou d’arrondir les chiffres.”

Ca a été assez rapidement difficile. Je n’avais pas travaillé directement avec lui avant. C’est quelqu’un qui a beaucoup d’idées, très difficile à suivre. Clairement, la mise en route a été délicate. 4 à 5 mois après mes débuts, j’ai eu envie de partir. Même si je l‘appréciais toujours, je me rendais compte qu’il n’était pas très fiable, ni très carré, pas très honnête non plus. Il lui arrivait de mentir ou d’arrondir les chiffres. Commençaient à resurgir dans ma tête, les commentaires peu élogieux entendus auparavant. Ne sachant pas quoi faire d’autre, je restais en ralentissant le rythme. J’ai décidé de faire des petits horaires de bureau et de m’occuper de ma vie personnelle.

Cette période dure à peu près un an et se termine par une déception amoureuse pour Laure. A la recherche d’oxygène, elle décide de se réinvestir dans son travail. Serge lui avait proposé de prendre plus de responsabilité, ce qu’elle avait refusé se sentant moins impliquée. Elle retourne vers lui pour lui demander si la proposition faite quelque mois avant tenait toujours. Il lui propose alors la direction d’un nouveau département et élargit ses prérogatives au sein d’une entreprise qui croît rapidement. Fin 2011, Laure est directrice.

A ce moment-là, mon ego est nourri.  Nous sommes désormais une cinquantaine de collaborateurs, nous avons ouvert des bureaux dans plusieurs pays. Je retrouve une motivation de folie. J’ai plein d’idées, plein de choses à faire. C’est très challengeant. Je  fais des très gros horaires. Pendant un an et demi, je suis à fond.”

“Il a une grande force : il sait très bien créer un sentiment de reconnaissance chez l’autre.”

Tout le monde travaille énormément dans l’entreprise. Serge est quelqu’un qui manage ses équipes de façon particulière “C’est un management en étoile. Il travaille directement avec tout le monde. Moi, par exemple, je gère une équipe de 10 personnes, mais sa parole prévaut toujours. Il m’est donc difficile d’acquérir une vraie légitimité de manager. Un à un, les gens s’attachent à lui. Il a une grande force : il sait très bien créer un sentiment de reconnaissance chez l’autre. Il fait des cadeaux, invite à des conférences ou des dîners. Il prétend avoir avec toi un lien unique et te confie des informations sensibles. Il te procure le sentiment d’être important. Il est très fort. Son emprise fonctionne particulièrement bien avec les jeunes et les personnes qui sont, comme moi, plutôt émotionnelles. ”

“En mai 2013, je commence à fatiguer tout de même. Je gère des trucs beaucoup trop gros. Je mets le doigt sur des dysfonctionnement, j’ai peu de de moyen et une équipe bancale. J’exprime désormais régulièrement mon désaccord sur certains sujets.” A ce moment- là, Laure change peu à peu d’opinion sur son patron “J’ai de plus en plus de mal avec ses façons de faire malhonnêtes et avec cette fausse humanité qui se dégage de lui et qui veut vous faire croire qu’il s’intéresse à l’autre . Je ne l’admire plus et perçois ses vices. J’en viens même à remettre en cause son diplôme de formation supérieure.”

“Le voile est levé. Je le vois tel qu’il est. C’est dur parce qu’il s’agit d’une personne que j’ai vraiment adorée.”

Je lui dis que je ne me sens pas soutenue. Je lui parle de moi et lui explique ce qui ne va pas. Lui, comme à son habitude, me donne de multiples et incohérentes directives, esquive et finalement ne répond pas. Je commence vraiment à ne plus pouvoir voir le bonhomme en peinture. Le voile est levé. Je le vois tel qu’il est. C’est dur parce qu’il s’agit d’une personne que j’ai vraiment adorée.Serge perçoit le changement de regard de son éternelle alliée. La complicité, qu’il a installée avec elle, se déporte sur une nouvelle arrivante. “Je le vis mal. Je ne suis plus le bras droit dans l’ombre, ni la confidente.

Laure s’active pour trouver un nouveau travail. Elle postule à des offres, s’inscrit à des clubs professionnels, mais elle ne trouve rien. Dans sa vie personnelle, elle ne parle que de sa situation au travail. Serge change : il lui reproche désormais chacune de ses actions ou non-actions. Elle se sent coupable et redouble d’effort. Elle ne décroche plus.  

“Notre relation est devenue telle que j’ai une trouille infinie.”

En mars 2014, Serge me demande d’aller visiter l’un de nos bureaux à l’étranger afin de surveiller ce qui s’y passe. Les salariés là-bas se plaignent beaucoup du management de la direction. J’obtempère. Un des plaignants est une consultante super-compétente qui fait office de manager. Elle pointe des choses qui ne vont pas. Ses demandes me semblent justes mais, lui, décide de la licencier car elle gêne. Il le fait manu militari. C’est possible dans ce pays. Il me demande ensuite de monter un dossier contre cette personne parce qu’elle nous attaque. Cela me fait horreur, d’autant plus, que c’est quelqu’un de très professionnel dont les revendications sont justifiées. Pour constituer le dossier, il nous faut des attestations à charge contre elle. Bien sûr, il me demande de témoigner à son encontre. Je n’ose pas lui dire non tout de suite mais je ne veux pas le faire parce qu’il me demande de mentir. En mai 2014, je finis par lui dire que je ne souhaite pas témoigner. Il insiste et revient à la charge chaque jour. Il est capable de venir à ton bureau 10 fois en ¼ h pour te poser la même question.” Laure lui tient tête et finit définitivement au placard. “Il n’y a plus de dîners, plus de réunions avec lui. C’est terminé pour moi.

Notre relation est devenue telle que j’ai une trouille infinie de me rendre au bureau. Quoi que je fasse, quoi que je dise, il me désapprouve. C’est affreux ! La tension est extrême. Je me dis que je ne suis plus capable. L’été 2014, je pars en vacances, mais je n’arrive pas à décrocher. Je m’organise pour produire des livrables. Je dois aussi assurer la tenue du séminaire de septembre. J’ai très peur de reprendre le travail. Il se rend compte que je le vois tel qu’il est. J’ai peur de lui. Au séminaire, il ne cesse de me tomber dessus pour des raisons que je ne comprends pas. En rentrant, il me convoque dans son bureau. Il m’explique que la boite va mal et que, en gros, j’en suis responsable. Il m’informe qu’il va licencier toutes les personnes de mon département. Il me dit, qu’au nom de notre relation passée, il souhaite me maintenir au poste auquel il m’a recruté au départ.

“En fin de matinée, il me convoque dans son bureau, il m’attaque et je m’effondre.”

Je sors de cet entretien nouée parce qu’il veut me rétrograder et virer les gens de mon équipe. Parmi eux, il y a des personnes très bien. Je continue mes activités, dont l’organisation du déjeuner mensuel de l’équipe. A ce sujet, un matin,  il m’envoie, un message assassin, avec des mots très agressifs : “Vous voulez garder l’emprise sur votre équipe”. Résultat : j’annule tout de suite le déjeuner. En fin de matinée, il me convoque dans son bureau. Il m’attaque et je m’effondre. Je sors déjeuner. J’appelle mes proches, ma famille. Ils me disent “Stop ! stop ! Tu es à bout. Tu vas chercher tes affaires, tu quittes le bureau, tu vas voir le médecin.” J’avais besoin de l’entendre, je crois que, sinon, je serais restée.”

Le médecin met Laure en arrêt, d’abord 4 jours, puis 2 semaines et enfin plusieurs mois. Elle n’aura jamais l’occasion de faire ses adieux à ses désormais ex-collègues. Elle voit tout de même son ex-patron une dernière fois pour négocier sa fin de contrat. Au nom de son ancienneté et de sa loyauté tout terrain, elle demande une simple rupture conventionnelle et une somme correspondant à 6 mois de salaire afin qu’elle puisse couvrir sa période de carence “Je ne pouvais pas le regarder dans les yeux. A ma demande, il me rétorque “A la rigueur 3 mois.” Là, je me lève et je pense “ OK,  je vais au clash !”

Laure, soutenue par son entourage, saisit le Conseil des prud’hommes. S’ouvre alors une période infernale de 6 mois. Le peu d’énergie qu’elle a est consacré à défendre son dossier. Elle a connaissance d’attestations mensongères de certains de ses ex-collaborateurs et de Serge bien entendu. N’étant plus payée, elle vit sur ses économies. De plus, son père est en fin de vie, elle l’accompagne dans ses derniers jours.

En juillet 2015, elle est finalement licenciée. Le soulagement est immense. Son procès n’est pas pour autant terminé mais, au moins, elle a deux ans de chômage et de tranquillité devant elle. Début 2016, elle fuit Paris et part vivre en province. “J’étais cassée. J’aspirais à une vie super calme.” Elle ne cherche pas encore de travail.  Elle prend le temps de se reposer et de s’installer. Fin 2016, elle débute véritablement la prospection.

J’ai trouvé une mission d’intérim assez rapidement, mais je n’ai pas voulu rester. Ce que je faisais ne m’intéressait pas. Finalement, je changeais de perspective et le naturel revenait. Je ne suis pas arrivée à trouver un emploi correspondant à mon profil. J’avais pourtant un périmètre extra-large de recherche. C’était dur de ne pas travailler parce que je me sentais en marge de la société. Je me suis renfermée. Mes indemnités chômage se sont arrêtées fin 2017. Début 2018, je vivais sur mes propres deniers.”

“Je sais maintenant que je dois laisser le travail là où il est. Mes amis mes amours, c’est ailleurs.”

A l’été 2018, elle retourne finalement à Paris et trouve un poste en dessous de son niveau de qualification. “J’ai l’impression de repartir du début : 15 ans en arrière, ce n’est pas facile. Mais me lever de nouveau pour aller au boulot, c’est le bonheur ! Reprendre le RER, c’est génial ! Je refais partie d’un truc. Quand tu es au chômage, tu es totalement marginalisé. Je ne supportais plus d’être dans cette situation.

Quel enseignement Laure tire-t-elle de son expérience ? “J’ai appris qu’il fallait savoir mettre la bonne distance au travail. Ne pas forcément chercher les relations amicales au bureau, ne pas donner trop de sa personne. Je sais maintenant que je dois laisser le travail là où il est. Mes amis, mes amours, c’est ailleurs. Tout ce qui ne tue pas te rend plus fort.

Au moment où nous l’avons quittée, Laure était toujours dans l’attente du verdict de son procès avec son ancien patron. Récemment, nous avons reçu ce SMS : “Je vous informe que j’ai eu gain de cause dans mon affaire prudhommale. La justice est lente. J’attends un certificat en début d’année. Peut-être à fêter à ce moment- là. Bonne soirée. Laure” Alors espérons pour elle, que son année 2019 démarrera par une victoire bien méritée et qu’elle vous en parlera.

Burn out : Les portraits

2019-06-21T10:24:41+01:00
shares