Sylvia, rebelle face à l’Omerta

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Sylvia répond très rapidement à notre appel à témoignages sur Facebook. Ceux qui connaissent un tant soit peu le personnage ne s’en étonneront pas. Déléguée de classe, puis infirmière engagée, elle a toujours combattu les injustices. Elle a défendu la veuve, l’orphelin, les patients et les détenus qu’elle a soignés lors de ses différentes expériences professionnelles en milieu de soins et en milieu carcéral. Très vite, elle s’est pourtant confrontée aux dysfonctionnements des institutions, à l’Omerta des soignants et… à sa propre impuissance. Une histoire de dissonance puis d’harmonie.

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Sylvia a choisi sa voie. Elle n’entre pas à l’école d’infirmières de Salon de Provence au hasard des pérégrinations de l’orientation, par défaut ou faute de mieux. En 1996 elle veut soigner. Elle envisage une carrière professionnelle au plus près de la notion d’utilité sociale. Cette jeune femme d’origine corse arrive donc sur le continent avec l’envie d’apprendre et par-dessus tout d’aider. La formation lui plaît et les résultats suivent. Consciencieuse et impliquée elle fait partie des bons élèves de la promotion. Déléguée de classe, elle fait office de leader et recueille les doléances de ses camarades.

Elle fait ses premières armes dans des domaines aussi variés que l’éducation nationale en ZEP – Zone d’Éducation Prioritaire, la médecine, la gériatrie, la chirurgie, la psychiatrie, la cancérologie, les soins palliatifs, la réanimation. Elle se confronte à la difficulté du terrain, parfois très éloignée des concepts théoriques qui lui sont enseignés à l’école.

Dans ces univers elle se forge ses premières images du métier. Elle se souvient des comportements imprévisibles des patients mais aussi des soignants : “ Un jour lors d’un stage en psychiatrie j’ai vu une soignante, exaspérée, gifler une patiente diagnostiquée psychotique car cette dernière avait enlevé son haut à plusieurs reprises.”  Sylvia décide de ne pas taire cette situation. A la fin de son stage et devant l’équipe pluridisciplinaire au complet, elle livre son étonnement. Le silence est rompu au grand dam des partisans de l’Omerta. “On verra ce que tu feras dans quelques années !” réplique un des membres de l’équipe. Mais elle ne se démonte pas : “Si j’en arrive là j’arrête la profession !conclut-elle.

Pour clôturer sa formation elle rédige un mémoire nommé “La violence des soignants. Le chemin qui mène à l’autre est un cheminement en soi »”. Certains confrères la reprennent : “La violence des patients plutôt”. Pas de chance elle est tenace et tient le cap. Diplômée en 1999, Sylvia balaie l’Omerta.

“ Je me sentais démunie face à cette douleur humaine qui remet en question la toute-puissance du soignant.”

Après diverses expériences dans plusieurs secteurs de soins, elle décroche un poste aux Baumettes, célèbre prison Marseillaise. Le contexte est difficile : “ Je me sentais démunie face à cette douleur humaine qui remet en question la toute-puissance du soignant.” En prison le temps s’allonge, les journées se transforment en semaine. Il s’avère vite difficile de soigner au sein d’une institution dont la visée principale est de punir. Elle craque le soir mais assure en journée : elle doit impérativement faire au mieux pour ses patients. Dans sa vie personnelle elle attire également les personnes en détresse “ Je ramassais toutes les bouteilles à la mer. A l’époque il y avait un couple de personnes âgées qui habitait dans mon immeuble. Ils frappaient sans cesse à ma porte pour rechercher mon soutien. Même le soir quand je sortais, je tombais constamment sur des personnes qui allaient mal.”

Sa vie sociale riche et ses amis lui permettent toutefois de se ressourcer : elle parvient à couper avec le travail lors de ses jours de repos. Cette période est égayée par un nouvel arrivant : l’amour. Elle vit une relation passionnée avec un homme. Ils projettent de repartir en Corse pour fonder une famille. La rencontre tombe à pic : “J’avais l’impression que c’était le prince charmant qui allait me délivrer de ma situation !”.

En novembre 2006 le couple s’installe en Corse dans la maison familiale. Hébergés par les parents de Sylvia, la situation se révèle vite complexe. Ils dorment pendant 9 mois dans sa chambre d’enfant, en attendant que soient finis les travaux qui leur permettront d’avoir, à l’étage, leur propre espace de vie. L’impression de retourner à la case départ : “ Pendant 10 ans j’étais partie, j’étais devenue une femme. J’étais infirmière, j’avais un avenir professionnelle devant moi, je croyais que j’avais avancé et que certaines choses étaient derrière moi. Mais finalement j’en revenais au même stade qu’au moment où j’avais quitté la famille. La distance géographique ne règle pas les problèmes d’affirmation et d’individuation”.

Le travail qui aurait pu constituer un sas de décompression est également vecteur de stress. Nouvellement intégrée à un service psychiatrique, elle rencontre des difficultés pour s’intégrer. En cause, la mentalité étriquée : “ Une partie de l’équipe passait son temps à discuter, en salle de repos,  pêche, chasse, commérages alors que je préférais m’occuper des patients. Ils avaient l’impression que je voulais me la jouer solo. Peut-être n’ai-je pas su prendre le temps de bien m’intégrer et créer du lien avec l’équipe. Peut-être n’ai-je pas pris la mesure des limites institutionnelles… Dans tous les cas nous n’étions pas sur la même longueur d’onde. Les soignants ne demandaient rien à la direction. Tant qu’on leur donnait des jours pour aller à l’ouverture de la chasse ils étaient contents. Alors que moi je suis exigeante. Je voyais les dysfonctionnements et je voulais passer de la plainte à l’action”. Difficile dans un service où l’inertie est de mise depuis des années. Mais Sylvia refuse de céder à l’immobilisme. Elle s’agite … et se fatigue.

Elle connaît quelques rares instants de répit grâce au chant qu’elle retrouve sur les terres de son enfance. En effet, la mère de Sylvia est chanteuse Corse, intermittente du spectacle. Elle transmet aussi La polyphonie corse “ C’est un chant qui réunit trois voix : une voix de basse, une voix de seconde et une voix de tierce. Quand ces trois voix sont à l’unisson elles donnent naissance à une quatrième voix : l’harmonique, que l’on appelle « la voix des anges » . A l’époque les gens chantaient dans les champs, dans le verger du coin. C’est un chant traditionnel aussi bien sacré que profane.explique-t-elle. Mais la brutalité du quotidien vient briser cet équilibre éphémère. Elle vit une rupture très douloureuse avec son conjoint qui bouleverse complètement ses projets d’avenir. Tous ses univers sont en crise.

Pendant cette période, Sylvia contracte plusieurs pathologies. Opérée en urgence de la vésicule biliaire et sauvée in extremis, elle se fracture ensuite le tibia-péroné et souffre d’un retard de consolidation. A la douleur physique s’ajoute un parcours d’hospitalisation chaotique : “Je me suis retrouvée seule dans le couloir du bloc opératoire dont les portes étaient en train de se fermer car le brancardier m’avait oubliée. Je n’ai pas bénéficié, aux urgences, du test d’évaluation de la douleur ni d’un traitement antidouleur adéquat alors que je souffrais le martyre.”

En arrêt pendant  plusieurs mois, elle doit se ressourcer. Elle enregistre un disque de polyphonies sacrées, intitulé « Stella matutina »(L’étoile du matin )au couvent de Corbara en Balagne et retrouve un semblant d’harmonie.

Durant l’année 2008-2009 elle exerce dans un Centre Médico Psychologique à l’Île-rousse. Cette nouvelle expérience lui offre des moments de bonheur. La bienveillance de ses collègues et l’intérêt pour ce travail compensent les trois heures de voiture quotidiennes non défrayées et le manque d’effectif et de moyens par rapport aux besoins de la population.

“On était multitâches dans un fouillis total. Il n’y avait aucune éthique.”

A la fin de l’année 2009, son fils Florian naît et elle choisit de travailler en prison, à 5 minutes de chez elle. Ce travail de jour lui permet d’allier rôle de mère et d’infirmière. Cette satisfaction est très vite entachée par l’organisation catastrophique qui règne au sein de l’institution : “On était multitâches dans un fouillis total. On faisait plus de 150 traitements par jour. On prenait en charge les soins dentaires, on organisait les rendez-vous comme de véritables secrétaires médicales… on faisait tout et nous n’avions pas toujours les moyens de bien faire. Mon éthique de soignante a souvent été mise à mal. »Le manque de personnel soignant est alarmant.

Sylvia obtient, sur dérogation exceptionnelle de la direction de l’hôpital, une formation continue de 4 ans qu’elle souhaite depuis longtemps autour de « la thérapie familiale et systémique » à Ajaccio. Le bémol : elle doit la faire sur son temps de repos qui se réduit désormais à peau de chagrin. En effet, à la maison, son fils ne fait pas ses nuits. Elle est épuisée et n’a pas la moindre échappatoire.

Alors, à sa manière, elle agit pour faire changer la situation. Fidèle à ses convictions, elle consacre son énergie à repérer les dysfonctionnements du système pour tenter d’y remédier : “ Il m’est arrivé de travailler sur mes jours de repos et la nuit pour faire un audit. Je décrivais de manière détaillée les modes de travail, les problématiques que nous rencontrions en tant que personnel soignant et je proposais des solutions”. Ses initiatives restent lettre morte et elle doit composer avec ce milieu hostile.

Un jour pendant la formation elle passe au tableau et décrit sa situation professionnelle. La réaction est unanime :”fuyez !”. Enfin, elle accepte de s’arrêter. Le 17 octobre 2011 elle est officiellement diagnostiquée en burn out suite à un épuisement professionnel.

“Avant, je pensais qu’avec beaucoup de travail et une volonté de fer je pourrais sauver toute personne dans le besoin [..] Aujourd’hui je fais les choses à la mesure de mes possibilités.”

Mais il n’est pas dans la nature de Sylvia de se résigner. Elle consent certes à quitter l’environnement toxique de l’hôpital mais poursuit la formation de thérapie familiale et systémique qu’elle a entamée. Deux jours par mois pendant 4 ans elle fait la route jusqu’à Ajaccio. Elle engrange des outils et des savoirs qui lui permettent de comprendre sa situation comme partie prenante d’un tout : “ Je cherchais des outils et des méthodes pour analyser des problématiques professionnelles et personnelles. Cette formation tombait à point nommé. Je me suis passionnée pour le sujet et j’ai commencé à lire tout ce que je pouvais. J’ai pu analyser ma situation et déplacer mon regard. Avant, je pensais qu’avec beaucoup de travail et une volonté de fer je pourrais sauver toute personne dans le besoin. Aveuglée par cette mission, je minimisais les jeux de pouvoir qui se tramaient. Aujourd’hui je fais les choses à la mesure de mes possibilités. ”

A l’issue de cette formation elle rédige un mémoire qui lui demande un travail d’analyse poussée : “Ce mémoire devait réunir théorie et pratique professionnelle. Comme je ne pouvais pas me confronter au terrain, j’ai décidé de l’écrire sous forme d’un dialogue entre un patient et un thérapeute. La particularité était la suivante : j’étais à la fois patiente et thérapeute.” Le fruit de ce travail : un livre intitulé « Le sens de la vie se construit au fils des mots » illustré par une de ses peintures acryliques représentant sa renaissance qui impressionne le jury et les stagiaires.

Sylvia s’ouvre à des nouvelles activités et se découvre des talents artistiques : “ Mon burn out m’a fait prendre conscience qu’il n’y avait pas que ce métier dans la vie. J’ai découvert des potentiels qui dormaient en moi : en couture, en peinture, en jardinage. Je me suis également mise à la méditation en pleine conscience pour écouter mes besoins, mes envies et arrêter de me faire violence.” Et surtout elle a repris le flambeau de sa mère, Jacky Micaelli, partie l’an dernier. Elle a créé une association de polyphonie corse dont elle est la présidente. Elle se forme et se prépare à accueillir ses premiers stagiaires. La voix du travail, celle qui lui criait de s’acharner coûte que coûte, s’est définitivement éteinte.

“Si je devais peindre le monde, je choisirais une couleur pour chaque domaine : l’éducation de mon fils, la polyphonie corse, la peinture, la couture, la méditation pleine conscience. Aucune couleur ne prendrait le pas sur l’autre. Le tout serait harmonieux” Future animatrice de stages de polyphonie Corse, Sylvia a trouvé sa voix et son chemin.

Si elle devait résumer son cheminement elle utiliserait cette citation de Marc Aurèle : «Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre.» Stoïcienne, peut-être pas, mais Sylvia est désormais sereine.

Burn out : Les portraits

2019-07-15T13:15:39+01:00
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